Billet d'invité-e

Billet d’Invitée : Emmanuelle Debats

De temps en temps, l’OTW publiera des billets rédigés par des invité-e-s sur ses plateformes dédiées aux actualités de l’organisation. Ces invité-e-s offriront une perspective externe sur l’OTW, et sur certains aspects du fandom sur lesquels nos projets peuvent influer. Ces billets reflètent les opinions personnelles de leurs auteur-e-s et n’expriment pas nécessairement le point de vue ni les politiques de l’OTW. Nous sommes ouvert-e-s à toutes les suggestions des fans pour de futurs billets. Vous pouvez nous les communiquer en nous laissant un commentaire, ou les transmettre directement au Comité Communications.

Emmanuelle Debats est une cinéaste indépendante française. Elle a réalisé 2 documentaires coproduits par France Télévisions sur le thème du fandom et des œuvres de fans. Le premier, Citizen Fan, est disponible en ligne et non géo­bloqué jusqu’en 2020. Le mois dernier, un second documentaire est venu le compléter : Fanfiction, ce que l’auteur a oublié d’écrire. Ce documentaire a été diffusé sur France 4. Aujourd’hui, Emmanuelle nous explique en quoi les documentaires doivent permettre aux voix les plus silencieuses de se faire entendre dans nos médias publics, et pourquoi les histoires doivent continuer à exister.

Comment avez-vous découvert le fandom et les œuvres de fans ?

J’ai découvert les œuvres de fans très tard, à 40 ans et je n’avais aucune notion de ce qu’un fandom pouvait être. Mes références, alors, en terme de « pop culture » américaine étaient proches de zéro.

La chance fit qu’à ce moment-là, en 2010, je devins fan de Castle et que c’est parce que j’en éprouvais le besoin que je suis allée flâner sur internet, pour satisfaire ma fanitude et qu’ainsi je découvris mes premières fanfictions. Sans Castle, j’aurais pu passer totalement à côté. J’aurais peut-être vu les œuvres de fans, au hasard, sur internet mais sans comprendre de quoi il s’agissait, d’où elles naissaient, ni à quoi elles servaient.

Ma première réaction fut un étonnement un peu choqué, trop français peut-être : « Comment peut-on toucher à l’œuvre de quelqu’un ? ». Et puis très vite et d’abord par les forums, j’ai compris ce qui se passait, l’enthousiasme, la générosité. J’ai trouvé que les créations de fans révélaient un formidable instinct de résistance à un manque. J’ai pensé qu’elles étaient une victoire, que s’emparer du canon était un coup d’éclat et que le métaboliser était la tactique la plus intelligente, accompagnant la fanitude plutôt que luttant contre elle.

Je dis tout cela avec d’autant plus de respect que quand je suis devenue fan de Castle, j’ai plutôt chercher à le cacher, à me planquer dans un trou de souris. La fanitude était quelque chose de nouveau pour moi, pas ancrée dans mes habitudes, dans mon rapport aux œuvres. J’avais un peu honte de ma faiblesse mais pour autant, je n’aurais jamais envisagé d’écrire une fanfiction.

Ma découverte du fandom s’est faite ensuite sur le terrain. J’ai rencontré une centaine de fans, dans toute la France, les livres de Jenkins et d’Hellekson et Busse me guidant.

Comment cette découverte s’inscrit-elle dans votre démarche professionnelle de documentariste ?

Franchement, j’avais besoin de rencontrer les autres fans et j’avais besoin d’agir sur mon addiction, à ma manière, pas en écrivant une fanfiction, mais en faisant un documentaire sur les fans (initialement de Castle). J’ai transféré ma fanitude de Castle vers son fandom.

Je me disais aussi qu’une des missions des documentaires est de faire entendre, dans un média public, des voix qu’on y entend peu, voire pas du tout et en ce sens, la fanfiction, comme art brut ou comme phénomène de la culture populaire, est reliée à mes préoccupations professionnelles sur le long terme. J’ai aussi remarqué, puisque j’étais devenue attentive à ce phénomène, qu’autour de moi, parmi mes proches et dans les médias, il était très peu ou pas connu, ou regardé avec condescendance.

Ceci étant, je n’étais pas réalisatrice, à l’époque, j’étais productrice. Je n’avais donc jamais eu besoin de parler de moi. Au contraire, les producteurs se doivent d’avoir un certain recul. Citizen Fan a donc provoqué ce changement dans mon parcours professionnel et m’a poussée à parler de moi, même si ça ne se voit peut-être pas car je le fais en passant par les portraits d’autres fans.

Suite à la mise en ligne de Citizen Fan en 2014, que s’est-il passé ?

Je crois que les documentaires parlent beaucoup plus au spectateur de lui-même, qu’on ne l’imagine. On s’en rend compte lors des débats. Le documentaire est un déclencheur de paroles, de critiques et de témoignages qui le dépassent largement. Les fans français ont été assez surpris et parfois un peu inquiets de voir un média mainstream essayer de parler d’eux. (Le fait que je suis une documentariste indépendante et pas une journaliste de télévision n’était pas toujours connu).

Plusieurs fans m’ont écrit pour me dire « Je vais pouvoir enfin montrer à ma maman que je ne suis pas folle et qu’il y a plein de gens comme moi… »

J’ai été invitée dans des conventions et des festivals. Parfois, j’étais là comme la « pro » qui a fait un film sur la culture fan, pour internet (internet où être « pro » semble parfois difficile). Bien que je ne pense pas qu’il existe de telles frontières amateurs-pros, je comprends qu’il y ait eu une curiosité puisque j’avais eu accès aux fonds publics et que pour le moment, sur internet, ces financements sont trop faibles ou trop durs à obtenir.

J’espérais que Citizen Fan puisse être utile pour faire connaître le fandom français, alors quand Henry Jenkins, aux États-Unis et Mélanie Bourdaa, en France, tous deux issus du monde universitaire, ont mis en valeur mon travail, j’en ai été très heureuse.

Je crois en revanche que mon approche plutôt « anthropologique » n’était pas la plus facile, ni la plus séduisante pour des journalistes. Les fans créatifs, en France, ne les intéressaient pas du tout. Il y a eu des articles sur certains fandom, mais illustrés d’exemples américains. Comme « 50 Nuances de Grey » n’avaient pas été « promu » comme une fanfiction, on n’avait même pas l’attrait que donne l’actualité. Beaucoup de critiques ne prenaient pas ce livre au sérieux malgré les résultats des ventes. Il n’y a finalement eu aucun retour par des journalistes, pas de presse, pas de radio à propos de Citizen Fan. C’était frustrant mais pas complètement inattendu. Les documentaires ne provoquent pas souvent l’enthousiasme et le webdocumentaire est un genre hybride, peu connu.

Heureusement pour moi, les équipes de France Télévisions étaient assez contentes du webdoc pour accepter une suite, pour la télévision. Ils m’ont suggéré de reprendre les personnages de Citizen Fan et de faire un montage différent pour la télévision, ce que j’ai refusé. J’avais besoin d’avancer, de changer d’angle d’approche. J’avais lu le livre de Anne Jamison, « Fic, Why Fanfiction Is Taking Over the World« . J’ai adoré ce livre.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernier film ?

« Fanfiction, ce que l’auteur a oublié d’écrire » est un documentaire, tourné principalement à Salt Lake City et Paris, pour France 4 (encore visible en replay jusqu’au 19 mai 2016, sur ce site).

Le film comporte deux parties. La première a été tournée aux USA et donne des repères historiques et littéraires. J’ai d’abord voulu montrer aux spectateurs français, la richesse et la solidité de personnes comme Jacqueline Lichtenberg, Christina et Lauren ou Anne Jamison qui est vraiment un exemple du fait que les intellectuels peuvent à la fois expliquer, mais aussi prévoir, à force d’observation, les mouvements culturels. Dans le film, elle guide notre découverte de la fanfiction et elle montre la possibilité et la nécessité d’y réfléchir.

En commençant la seconde partie, j’espère que le spectateur français se demande ce qu’il en est de la fanfiction en France. J’espère que les deux parties résonnent et qu’il y a un écho. J’ai essayé d’être positive et de dire « Regardez ! La fanfiction intéresse tout le monde, alors changez la loi ! ».

À cause des lois en France, la place de la fanfiction, en tant que littérature populaire, création amateure, outil d’apprentissage, lieu de partage est totalement faussée, fragilisée. La fanfiction n’a pas la reconnaissance qu’elle mérite.

J’ai travaillé cette partie française en étant plus bagarreuse que pour Citizen Fan. J’étais prête à provoquer des situations, pour les filmer, pour m’en servir, pour dire ce qui me semblait le plus important. J’ai été aidée par Magali Bigey, Maître de conférences à l’Université de Franche Comté qui fait partie de ceux qui accompagnent ce mouvement. Après la diffusion, elle m’a dit qu’une porte s’était ouverte en France. C’est peut-être vrai : la presse et la radio ont bien accueilli ce documentaire.

Comment avez-vous entendu parler de l’OTW et comment voyez-vous son rôle ?

J’ai connu l’OTW en cherchant des informations sur le fandom sur internet. J’ai beaucoup aimé l’article de Francesca Coppa sur la similarité entre théâtre et fanfiction et j’ai cherché à en savoir plus. J’ai aussi rencontré Natacha Guyot qui avait travaillé à un projet de l’OTW, appelé « Diversity Showcase ».

Je ne sais pas très bien comment fonctionne l’OTW. Je sais que c’est une organisation qui milite, qui plaide pour les fans. Je vois l’OTW comme un lieu indépendant des structures commerciales, une sorte de syndicat des fans.

Le Fair Use permet tant de choses aux USA, que toute une intelligence existe qui en découle. En France, seule la commercialisation sous licence permet d’être créatif autour d’un canon français, d’être un Créateur… Les ayants-droits font fermer des pages facebook de parodies. Voyez l’exemple d’Un Faux Graphiste, qui a retiré ses parodies de Tintin. Nous vivons dans un temps hypocrite. Je trouve angoissant que les parlementaires européens ne soient en contact qu’avec les lobbys des ayants-droits et pas du tout, jamais, avec le public, les fans. Chez nous, la loi devrait protéger les plus faibles, les amateurs, ceux qui sont peu sûrs d’eux, mais elle ne tient pas ce rôle. J’aimerais qu’un jour, notre loi protège la création dérivée.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans le fandom ?

Dans Citizen Fan, Madoka, auteur de fanfics, d’une trentaine d’années me parle de sa petite protégée de 14 ans dont elle est béta-reader. Un jour, l’adolescente lui confie que ses lectrices lui réclament une scène d’amour mais qu’elle ne sait pas écrire ça.

Madoka, en bonne mentor, lui dit « C’est normal que tu ne saches pas à ton âge ! Mais c’est normal, aussi, que tes lectrices te la demandent… » Et Madoka de confier, pragmatique « Eh bien, on va lui écrire sa scène d’amour ! ».

Cette adolescente qui doit écrire sur un sujet d’invention en quelque sorte, pour satisfaire des lectrices trop exigeantes, ou peut-être pour satisfaire sa propre curiosité aussi, et qui dialogue avec Madoka, une maman débordée d’enfants, courant sans cesse entre deux jobs pénibles, pour finalement apprendre… mais apprendre quoi ? L’écriture ou l’amour ou la vie ?

Ce sont « Les Mille et Une Nuits » : Il faut que l’histoire continue. Si toi tu ne sais pas, alors on va le faire pour toi, c’est pas grave. Elles ne se connaissent pas mais elles connaissent leurs fanfictions et elles connaissent le canon. Pour moi, c’est la poésie de la vie, la poésie du fandom. C’est un peu de fiction et beaucoup de réalité et d’humanité. Je suis émue à chaque fois que j’y repense.